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Revue

« Arriverai-je à leur donner quelque chose de beau à voir ? »

Recension de L’élégance est un art de vivre (Hugo Jacomet)

Par Thibaud Wouters · 10 septembre 2026

C’est le 7 novembre 2025 que paraît L’élégance est un art de vivre, d’Hugo Jacomet. Le célèbre blogueur, fondateur de Parisian Gentleman et cofondateur des Discussions sartoriales, y compile ses meilleurs articles pour livrer un récapitulatif choisi de tout ce qu’il veut donner à ses lecteurs. Un propos revient constamment au fil des chapitres : son désir de parler d’élégance masculine sans se limiter à l’apparence. Élégance vestimentaire, politesse, art de la conversation, bonne tenue, et même bienveillance envers autrui : il nous livre, mine de rien, un portrait du gentleman du XXIe siècle selon ses vues.

Il serait malavisé d’aller contre les principes énoncés ici : ils relèvent pour une bonne part du bon sens. L’intérêt d’être bien habillé est fortement diminué si l’on jette dans le même temps sa vulgarité ou son snobisme à la face des autres. Cependant, il y a beaucoup de travail à faire pour parvenir à ce que l’esthétique de l’aventure sartoriale s’insinue dans d’autres aspects de nos vies. « Arriverai-je à leur donner quelque chose de beau à voir ? », se demande Hugo Jacomet. Je crois que c’est le cas, mais il y a un problème : les relations entre esthétique sartoriale et vertu ne vont pas de soi.


Le propos d’Hugo Jacomet est le plus enthousiasmant qui soit. Il ne maintient pas son lecteur dans le dogmatisme stylistique mais invite au contraire à une aventure sartoriale. Il en profite souvent pour affirmer que bien s’habiller peut aider à mieux se tenir, redonner forme au corps, et par là à l’esprit du porteur. Cet effet est limité, il le reconnaît lui-même à plusieurs reprises, mais n’y a-t-il pas là une inversion de la logique élémentaire ? L’effort personnel ne peut venir que du cœur et de l’intelligence. Il est intéressant de noter que cette démarche sartoriale s’étend à la question de nous retrouver nous-mêmes, en tant qu’hommes.

Il est également fait référence à la bienveillance, à l’attention portée aux autres, à une forme de charité même, référence chrétienne qui donne une assise quasi spirituelle à cette quête. Il est normal qu’un auteur trouve son inspiration dans ce en quoi il croit, et ici il ne vire absolument pas au dogmatisme moral. Il y a peut-être un désir intérieur d’Hugo Jacomet de faire vivre le beau et le bien en ce monde (qui ne partagerait pas le même désir ?), mais il le contient et se borne à son domaine, l’élégance sartoriale. Qui sait ? Peut-être que la patience et la pédagogie dont il fait preuve à l’égard de tous finiront par porter leurs fruits.


Le problème, c’est qu’en matière vestimentaire comme en matière d’élégance « morale » ou disons sociale, les seuls repères que nous ayons finalement, nous pourrions les classer comme bourgeois, aristocratiques, occidentaux. Hugo Jacomet lutte efficacement contre deux travers qui cautionneraient cette idée. Il fustige le snobisme du dandy, soit l’art de se prendre pour quelqu’un de différent, et l’imitation servile des modèles que seraient encore aujourd’hui les hautes classes de la société d’antan. Mais s’il cite en exemple des figures d’origine modeste, Fred Astaire, Cary Grant, cela suffit-il à faire oublier l’origine du vestiaire masculin actuel ?

Les valeurs promues par Hugo Jacomet, l’élégance, l’esthétique, ne sont ni bourgeoises ni aristocratiques : elles sont universelles. Il est vrai qu’historiquement ce sont ces classes qui avaient le plus de temps – et de moyens – à consacrer à l’art, à l’artisanat, à la philosophie. Cependant, cela ne justifie pas que leur recherche du beau demeure leur apanage : Hugo Jacomet le revendique lorsqu’il parle d’un « triomphe de la démocratie », à entendre au sens large. Il ne s’agit pas là d’un manifeste politique mais de l’expression du désir de voir s’élever, au sein d’une société devenue informe, des hommes libres, citoyens de la Cité.


Parlons justement des beautés de ce livre. Quel plaisir tout d’abord de relire des articles de conseils stylistiques fondamentaux. C’est ce que le débutant attend par-dessus tout et il peut se retrouver submergé par la profusion de sujets annexes, en apparence tout du moins. Mais le lecteur expérimenté y prend au moins autant de plaisir, par l’élégance et la précision du style d’Hugo Jacomet. Les portraits dressés çà et là sont aussi vivifiants, thermomètres posés pour constater l’hypothermie de la société actuelle mais aussi l’animation et les passions de l’amateur d’artisanat sartorial. La préface de Mathieu Bock-Côté fournit quant à elle l’électrochoc destiné à réveiller le lecteur endormi par des années de vie moderne.

Mais le meilleur je trouve, c’est l’invitation à une aventure sartoriale. Quelles sont ses caractéristiques ? C’est une quête dont on ne peut savoir le résultat à l’avance. C’est une démarche volontaire, qui demandera des efforts répétés. La patience en est le principe : la hâte est incompatible avec la poésie, et sans poésie il n’y aura pas de beauté. S’agit-il d’un esthétisme ? Pas vraiment, malgré un intérêt certain pour l’oisiveté. Mais c’est inséparable d’une recherche du beau, que ce soit dans la mise ou dans la fabrication, et de la relation avec autrui, que ce soit celle avec l’artisan ou celle à qui s’adressera notre message sartorial.


En conclusion, peut-on dire que ce livre est un traité de philosophie esthétique ? On n’en est pas loin. Peut-être qu’il faudrait encore rationaliser la pensée, notamment sur la question de la beauté, en s’appuyant par exemple sur l’ouvrage Sauvons le beau du philosophe allemand d’origine sud-coréenne Byung-Chul Han, exercice auquel je m’essaierai, en axant le propos sur la question de l’habillement. Cela étant dit, le propos d’Hugo Jacomet passe très bien. Son enthousiasme est communicatif et a de quoi gagner la génération qui vient. Maintenant, chacun se retrouve face à sa garde-robe dans l’espoir de changer le monde de demain.

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